Avec l’album « Jongler », sorti en novembre dernier chez Favorite Recordings, Pat Kalla rend ses lettres de noblesse à un continent trop souvent occulté de ce côté de la Méditerranée. Et contrairement à ce qu’il affirme dans le titre éponyme de ce douze titres, Kalla est bien plus « calé » qu’il ne le laisse entendre.

Co-réalisé par Bruno « Patchworks » Hovard, son ancien comparse de Voilaaa Sound System, « Jongle » allie brillamment la funk au makossa, à la rumba congolaise, au semba et autres styles musicaux qui composent la richesse culturelle africaine. À ce savant métissage sonore, orchestré par le collectif lyonnais le « Super-Mojo », s’ajoute la verve – tantôt alarmiste, tantôt farouchement optimiste – du conteur et chanteur Pat Kalla.

Né de l’union d’un père camerounais militant et activiste et d’une mère lyonnaise amoureuse de chansons françaises, Patrice alias Pat Kalla a appris à exprimer ses joies et ses contestations en musique, puisant dans son héritage l’amour de la tournure et l’aversion pour l’injustice. « J’ai grandi dans un monde où le midi je mangeais un gratin dauphinois et le soir un mafé avec du piment », nous dévoile-t-il. «Un métisse est fait de plusieurs cultures et il se construit sur cette double-culture, sur un monde dénué de frontière. Le monde est tellement vaste ! Donc les gens qui protègent leur culture sans s’ouvrir aux autres, je n’arriverai jamais à les comprendre.»

Cette notion d’unité malgré la diversité est transversale à l’ensemble de son œuvre, invitant ses auditeurs et son public à communier autour de la musique en dépit des travers de notre société. « La musique est un médicament ! Ça crée une synergie entre humains autour de quelque chose qui circule, c’est comme le sang, comme l’argent, comme la générosité ; il faut que ça circule. Dans mon public, il y a des blancs, des noirs, des arabes, des asiatiques et c’est génial ! Les médias et les politiciens cultivent nos différences pour nous diviser, mais de voir ce mélange démontre bien qu’on s’en fout de tout ça ! »

© Lucille Mouret

Faire danser les gens devient alors une mission cruciale pour Patrice qui constate en Europe ce qu’il appelle « l’aliénation du corps ». Selon lui, le corps est fait pour se mouvoir, pour danser, pour prendre du plaisir, et en France, « un des pays qui consomme le plus d’antidépresseurs », les corps se retrouvent souvent bridés par la vie, par la peur du contact et du lâcher-prise. Ce qui n’est pas le cas en Afrique, où les gens sont plutôt « dans la survie du quotidien » et n’ont pas le temps de déprimer. « Ils sont pris dans l’instant, et davantage connectés au réel. » La musique devient alors « une distraction nécessaire ».

Cette mission semble pleinement réussie, car il s’avère difficile de ne pas succomber au rythme frénétique d’ « African Disco » ou aux arômes cumbiesques de « Laissez-moi danser » entraînant dans sa ferveur un public qui ne se fait pas prier. À ce même public, Kalla promet entre deux chansons : « On va vous marabouter ! Vous pimentifier, même ! » Mais n’y voyez là rien d’occulte ; la magie qui s’opère entre Pat Kalla & le Super-Mojo et son auditoire, bien que facilitée par un charisme naturel, n’est autre que le fruit d’une science de la mélodie et de la palabre savamment maîtrisée.

C’est notamment cette habilité à aborder des sujets sensibles avec beaucoup de légèreté et de musicalité qui demeure la facette la plus intéressante de Pat Kalla, peaufinant une recette empruntée aux conteurs africains. « Les contes africains apportent beaucoup de sagesse. Ils ont une approche philosophique pour réfléchir sur la vie avec beaucoup de douceur et de recul sur soi. » L’artiste lyonnais utilise donc la musique comme un « vecteur » pour véhiculer un message et défendre les causes qui lui sont chères, comme l’écologie dans « La Terre » ou la lutte des classes dans le très funky « Le Peuple ». Au cœur des combats qui animent notre auteur-compositeur-interprète : l’Afrique.

L’Afrique au coeur du combat. 

« C’est un combat permanent, un combt de tous les jours. Le gouvernement français est en train de piller l’Afrique, de piller toutes leurs matières premières et les médias se cachent bien d’en parler. J’aime la France mais c’est important pour moi de le dénoncer et de le dire dans les textes. La jeunesse africaine meurt de faim tandis que les forêts, l’électricité, le gaz, l’eau appartiennent à la France qui en plus indexe la monnaie commune aux anciennes colonies (le franc CFA). Au bout d’un moment, ça suffit ! »


© Lucille Mouret

Cette dénonciation du système Françafrique est palpable entre autres dans le titre « Ancien Combattant », repris de l’artiste congolais Zao, auquel Kalla rajoute dans la liste des acteurs « Petit Macron », « Paul Biya » et « Vieux Mugabe ». Dans ce morceau,un ancien tirailleur de la Seconde Guerre Mondiale ne sait plus faire de discernement entre les commanditaires et les exécuteurs, entre les ennemis et les semblables, pris dans des enjeux qu’il ne maîtrise pas.

Autre victime de la Françafrique, le « Pygmée » qui fait l’objet du dernier titre de l’album. «Vincent Bolloré détient une grande partie des forêts du Cameroun et il est en train de virer tous les pygmées, qui sont là depuis des dizaines de milliers d’années. Il les vire alors que c’est une culture ancestrale. Ça doit faire dix ans qu’ils errent aux abords des villages parce que Bolloré a dit ‘Il faut couper toute la forêt’ et que Biya (le président du Cameroun, NDLR) a donné son accord ! »

Bien qu’en manque d’un leader comme Nelson Mandela, auquel une ode est dédiée en la chanson « Madiba », Patrice garde espoir en la jeunesse africaine et en sa capacité à se prendre en main. « L’Afrique prend des coups mais l’Afrique est là » chante-t-il, conscient de la résilience qui anime un continent marqué par l’esclavage, la déportation, la colonisation et ses conséquences mais résolument décidé à écrire de nouvelles pages de son histoire.

Alternant entre optimisme effréné (« Ça va aller ») et avertissement d’un soulèvement imminent (« Le Peuple »), criant un désamour de la Françafrique malgré son amour pour la France et l’Afrique, juxtaposant de façon cohérente différents styles musicaux, abordant des sujets sérieux sans trop se « prendre au sérieux », ce douze titres démontre bel et bien une chose : Pat Kalla sait jongler !

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Crédit photo Lucille Mouret : Sa page Facebook et Instagram.